Salamanca*, la plaza Mayor. Majestueuse. Jolie la nuit, par temps gris ou sous le soleil. Hermosa. Des tapas, des cafés-rarement « solo », plutôt accompagnés de lait…Des portes majestueuses, des étudiants, des conversations d’ailleurs, de France aussi.
Unamuno* est cité; un homme de passions animé par de multiples contradictions. Le 12 octobre 1936, le jour de la « fête de la race », il prend la parole après le géneral Millan Astray*, devant Mme Franco, l’évêque de Salamanca, le gouverneur civil et l’assistance.
-« Vous attendez tous ce que je vais dire. Vous me connaissez et savez que je ne peux garder le silence. Il y a des circonstances ou se taire est mentir. Car le silence peut être interprété comme un acquiescement. Je voudrais ajouter quelque chose au discours – si l’on peut ainsi l’appeler – du général Millan Astray, présent ici parmi nous. Ne parlons pas de l’affront personnel que m’a fait sa violente vitupération contre les Basques et les Catalans. Je suis moi-même né à Bilbao. L’évêque (et, ici, Unamuno désigna le prélat tremblant assis auprès de lui), que cela lui plaise ou non, est Catalan de Barcelone.
Il marqua un temps d’arrêt. Il régnait un silence terrible. Aucun discours de ce genre n’avait jamais été prononcé en Espagne nationaliste. Qu’allait dire encore le Recteur ? Il reprit :
— Je viens d’entendre un cri morbide et dénué de sens : Vive la mort ! Et moi, qui ai passé ma vie à façonner des paradoxes qui ont soulevé l’irritation de ceux qui ne les saisissaient pas, je dois vous dire, en ma qualité d’expert, que ce paradoxe barbare est pour moi répugnant. Le général Millan Astray est un infirme. Disons-le sans arrière-pensée discourtoise. Il est invalide de guerre. Cervantes* l’était aussi. Malheureusement, il y a aujourd’hui, en Espagne, beaucoup trop d’infirmes. Et il y en aura bientôt encore plus, si Dieu ne nous vient pas en aide. Je souffre à la pensée que le général Millan Astray pourrait fixer les bases d’une psychologie de masse. Un infirme qui n’a pas la grandeur spirituelle d’un Cervantes recherche habituellement son soulagement dans les mutilations qu’il peut faire subir autour de lui. »
Arrivé à ce point, Millan Astray ne put se retenir plus longtemps. A bajo la inteligencia ! — s’écria-t-il — Viva la muerte ! Une clameur prouva qu’il avait le soutien des phalangistes. Mais Unamuno poursuivit :
— »Cette université est le temple de l’intelligence. Et je suis son grand prêtre. C’est vous qui profanez son enceinte sacrée. Vous vaincrez, parce que vous possédez plus de force brutale qu’il ne vous en faut. Mais vous ne convaincrez pas. Car, pour convaincre, il faudrait que vous persuadiez. Or, pour persuader, il vous faudrait avoir ce qui vous manque : la raison et le droit dans la lutte. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé. »
Il y eut un long silence. Puis, dans un courageux élan, le professeur de droit canonique se leva et sortit, avec le recteur à un bras et Mme Franco à l’autre. Mais ce fut la dernière conférence d’Unamuno. Il fut dorénavant consigné sur ordre à son domicile. Les autorités nationalistes l’eussent certainement fait mettre en prison, si elles n’avaient pas craint les répercussions internationales d’un tel geste.
Le café solo, au Fortuny*, est puissant. Du poids de l’histoire, des mots dans cette université prestigieuse, des maux du pouvoir. Du pouvoir de la haine, même affublée d’un visage à l’évocation maritime, en France.
Salamanca : ville de 150 000 habitants, avec la deuxième plus ancienne université d’Espagne, et la cinquième plus ancienne en Europe.
Unamuno : né en 1864 à Bilbao, mort le 31 décembre 1936 à Salamanca. Poète, romancier, dramaturge critique littéraire et philosophe espagnol.
Millan Astray : militaire espagnol né en 1879 à La Corogne, et mort à Madrid en 1954.
Cervantes : romancier, poète et dramaturge espagnol…Aurait inventé les combats contre les moulins à vent, voire l’expression « faire des moulinets »…Voire
le Fortuny : café célèbre ou Unamuno s’asseyait en terrasse. Sur la Plaza Mayor.

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